10/11/2005
Balade de Cuzco au Machu Picchu (L'Express du 27 juillet 2002)
Berceau des mythiques civilisations précolombiennes et terre des conquistadors, le pays offre un singulier métissage de peuples, de langues et de coutumes.
Balade de Cuzco au Machu Picchu
Aéroport de Cuzco, à quelque 3 500 mètres d'altitude… Le soroche, redoutable mal des montagnes, attend le voyageur au pied de la passerelle. Au moindre mouvement un peu vif, le pouls s'accélère et, à la hauteur du cœur, un pincement sournois se fait sentir. Immense vague de tuiles roses, Cuzco, ancienne capitale des Incas, frotte son nez sur le ciel des Andes.
La sierra des Andes, qui culmine à 6 768 mètres, recouvre près d'un tiers de la «terre des Incas», bordée à l'ouest par une étroite bande littorale, plongeant à l'est dans la forêt amazonienne. Sa superficie - 1 285 215 km2 - fait du Pérou le troisième pays d'Amérique du Sud, après le Brésil et l'Argentine.
Au premier rendez-vous, le souffle manque encore… mais d'émotion, cette fois. Dans une salle de la Casa Cabrera, le musée d'art contemporain de la cité, sont alignés quelques-uns des clichés de Martin Chambi, l'un des maîtres de la photographie sud-américaine. Portraits et paysages, pavés et clochers, cimetières et pierres, fêtes patronales et carnavals, en noir et blanc, en ombre et lumière… Modeste mais bouleversante sélection parmi les 30 000 plaques et pellicules réalisées par l'artiste, entre les années 1920 et 1970. Ce petit-fils de paysans quechua, descendants des Incas, marcheur infatigable, hante les lieux où, sur une place, un bout de rue, un détour de chemin, il a accumulé les prises de vue et tracé l'itinéraire.
Sur la plaza de Armas, le ciel est le même, aussi chamarré qu'un décor de théâtre. Eglises baroques, arcades et vérandas coloniales, ruelles pavées, comme vernies par le temps, façades aux balcons de bois aériens, sculptés à la manière des moucharabiehs, n'ont pas changé. Le décor a résisté à plusieurs coups d'Etat, a connu quelques dictatures, un pas vers la démocratie suspendu par quatorze années de plomb et de sang, déchirées entre les exactions du Sentier lumineux et la répression aveugle de l'armée. Les caudillos sont oubliés, les rebelles maoïstes, emprisonnés. Et, avec la paix, les touristes reviennent, depuis six ou sept ans, accueillis par une myriade de gosses, cireurs de chaussures, vendeurs de cartes postales et de petites poupées de laine, acharnés et piaillant telle une volée de moineaux.
Chambi avait porté son regard sur les siens, les Indiens, et aussi sur les mestizos, l'élite métisse, descendants des conquistadors. Ici, les langues, le quecha (uniquement oral) et le castillan (enseigné à l'école), se mêlent et s'emmêlent comme les rites païens et latins, comme les styles, jusqu'aux symboles posés sur le faîte des toits. Entre deux taureaux de terre, la croix latine porte sur ses bras la Lune et le Soleil précolombiens. Les deux civilisations se sont confrontées, entre-tuées, pour, finalement, plutôt bien se superposer. N'est-ce pas sur les vestiges du temple du Soleil qu'a été bâtie l'église San Domingo et sur ce qui fut le palais de Viracocha qu'on a édifié la cathédrale où le Christ de «los Temblores», dans son rétable d'argent massif, reçoit les prières d'un Pérou qui, à juste titre, redoute les séismes?
Le train zigzague en frôlant les maisons...
Il fait bon flâner sous les arcades, pousser la porte d'un patio à l'abandon, retrouver le silence et la sérénité au couvent de la Merced, dont le cloître à deux galeries, ornées de peintures de l'école de Cuzco, est, avec celui de Santa Catelina à Arequipa, l'un des plus beaux du Pérou. Un lacis de ruelles escarpées mène à l'église San Blas, où la chaire de bois sculpté est un chef-d'œuvre baroque. Le quartier, l'un des plus authentiques du vieux Cuzco, est habité par des artistes et des artisans.
Sur une hauteur voisine se dresse la forteresse de Sacsahuaman, colossal assemblage de pierres monstrueuses. Les plus grosses pèseraient une trentaine de tonnes. Comment ont-elles pu être déplacées et assemblées aussi parfaitement que les pièces d'un puzzle? Mystère!
Après Cuzco, au sud, on pénètre dans la vallée sacrée des Incas. La route, impeccable ruban de bitume, est un inépuisable kaléidoscope: vals verdoyants, terres quadrillées de champs en terrasses jusqu'aux crêtes, neiges éternelles, villages d'adobe, mélange de paille, de terre séchée et de chaume, avec, ici et là, des ruines incas (Pisac, Ollantaytambo). A présent, le soleil joue avec la pluie. Comme chaque dimanche, la foule accourt de ces hameaux égrenés sur la cordillère et patauge dans la boue du marché de Chincheros. Dans le hululement aigrelet des flûtes, les étals proposent toutes sortes de légumes, d'herbes, de plantes, de racines, des bouquets de fleurs, ainsi que des tissages et des écheveaux de laine aux couleurs phosphorescentes. Les hommes en ponchos bayadères se mêlent aux femmes aux lourdes jupes noire et rouge, superposées en corolles crasseuses, la poitrine enserrée dans un châle bariolé d'où émerge, une fois sur deux, la tête ronde d'un enfant aux pommettes déjà parcheminées par la rudesse de l'altitude. Sur leurs deux nattes luisantes, comme cirées, ces Péruviennes portent un chapeau, plat ou melon, qui en dit long: sa forme, sa couleur et la largeur des bandes varient selon qu'il s'agit d'une citadine ou d'une villageoise, d'une femme mariée ou à marier... A onze heures et demie, sur les pas du curé, tous se pressent à la messe. Et dans le clair-obscur d'un bijou d'église du plus pur style colonial passe encore l'esprit de Chambi.
Le train quitte Cuzco avec les premiers rayons du soleil. Le convoi s'essouffle à monter la pente, multiplie les marches avant et arrière, frôle les maisons dans un crissement infernal, chemine en zigzag sur le plateau vert billard, avant de plonger dans les gorges de l'Urubamba, fleuve brun et tumultueux. Des falaises de roches violettes ferment la vallée, laissant passer parfois l'éclair d'un pan de neige pendu au ciel. Le long des crêtes, les eucalyptus dessinent des dentelles à mantille. Il faut encore, tant la route s'applique à emmêler boucles et lacets, presque une heure de minibus, dégueulant, chaque jour, une foule bruyante et bigarrée, pour atteindre, au cœur d'un cirque d'une jungle impénétrable, l'un des lieux les plus énigmatiques de la planète, le Machu Picchu.
Un choc lorsque surgissent, enfin, des terrasses taillées sur le flanc abrupt de la montagne, les murs trapézoïdaux et monolithiques, aux pierres dépourvues du moindre interstice, les ruines des temples et palais, le labyrinthe des bassins et escaliers. La place du village, une grande esplanade d'herbe drue, sert aujourd'hui de pâturage au troupeau d'alpagas qui, seul, habite les lieux. Au centre de la cité, une gigantesque pierre polie de granit gris-vert se dresse vers le ciel: le fameux Intihuatana, «observatoire» astronomique dont les ombres projetées par le prisme indiquaient les mois et les années. La légende inca veut que le Soleil soit attaché à cette pierre afin qu'il ne puisse s'égarer vers le nord, privant le monde de sa chaleur, de sa lumière… et de son dieu. Avant-poste militaire contrôlant la vallée, sanctuaire religieux, séjour secret des plaisirs de l'Inca, retraite sacrée des vierges du Soleil, le site garde son secret. Entre mystique et mystère, ultime jeu de l'ombre et de la lumière, à la manière de celui du magicien Chambi.
Balade de Cuzco au Machu Picchu
Aéroport de Cuzco, à quelque 3 500 mètres d'altitude… Le soroche, redoutable mal des montagnes, attend le voyageur au pied de la passerelle. Au moindre mouvement un peu vif, le pouls s'accélère et, à la hauteur du cœur, un pincement sournois se fait sentir. Immense vague de tuiles roses, Cuzco, ancienne capitale des Incas, frotte son nez sur le ciel des Andes.
La sierra des Andes, qui culmine à 6 768 mètres, recouvre près d'un tiers de la «terre des Incas», bordée à l'ouest par une étroite bande littorale, plongeant à l'est dans la forêt amazonienne. Sa superficie - 1 285 215 km2 - fait du Pérou le troisième pays d'Amérique du Sud, après le Brésil et l'Argentine.
Au premier rendez-vous, le souffle manque encore… mais d'émotion, cette fois. Dans une salle de la Casa Cabrera, le musée d'art contemporain de la cité, sont alignés quelques-uns des clichés de Martin Chambi, l'un des maîtres de la photographie sud-américaine. Portraits et paysages, pavés et clochers, cimetières et pierres, fêtes patronales et carnavals, en noir et blanc, en ombre et lumière… Modeste mais bouleversante sélection parmi les 30 000 plaques et pellicules réalisées par l'artiste, entre les années 1920 et 1970. Ce petit-fils de paysans quechua, descendants des Incas, marcheur infatigable, hante les lieux où, sur une place, un bout de rue, un détour de chemin, il a accumulé les prises de vue et tracé l'itinéraire.
Sur la plaza de Armas, le ciel est le même, aussi chamarré qu'un décor de théâtre. Eglises baroques, arcades et vérandas coloniales, ruelles pavées, comme vernies par le temps, façades aux balcons de bois aériens, sculptés à la manière des moucharabiehs, n'ont pas changé. Le décor a résisté à plusieurs coups d'Etat, a connu quelques dictatures, un pas vers la démocratie suspendu par quatorze années de plomb et de sang, déchirées entre les exactions du Sentier lumineux et la répression aveugle de l'armée. Les caudillos sont oubliés, les rebelles maoïstes, emprisonnés. Et, avec la paix, les touristes reviennent, depuis six ou sept ans, accueillis par une myriade de gosses, cireurs de chaussures, vendeurs de cartes postales et de petites poupées de laine, acharnés et piaillant telle une volée de moineaux.
Chambi avait porté son regard sur les siens, les Indiens, et aussi sur les mestizos, l'élite métisse, descendants des conquistadors. Ici, les langues, le quecha (uniquement oral) et le castillan (enseigné à l'école), se mêlent et s'emmêlent comme les rites païens et latins, comme les styles, jusqu'aux symboles posés sur le faîte des toits. Entre deux taureaux de terre, la croix latine porte sur ses bras la Lune et le Soleil précolombiens. Les deux civilisations se sont confrontées, entre-tuées, pour, finalement, plutôt bien se superposer. N'est-ce pas sur les vestiges du temple du Soleil qu'a été bâtie l'église San Domingo et sur ce qui fut le palais de Viracocha qu'on a édifié la cathédrale où le Christ de «los Temblores», dans son rétable d'argent massif, reçoit les prières d'un Pérou qui, à juste titre, redoute les séismes?
Le train zigzague en frôlant les maisons...
Il fait bon flâner sous les arcades, pousser la porte d'un patio à l'abandon, retrouver le silence et la sérénité au couvent de la Merced, dont le cloître à deux galeries, ornées de peintures de l'école de Cuzco, est, avec celui de Santa Catelina à Arequipa, l'un des plus beaux du Pérou. Un lacis de ruelles escarpées mène à l'église San Blas, où la chaire de bois sculpté est un chef-d'œuvre baroque. Le quartier, l'un des plus authentiques du vieux Cuzco, est habité par des artistes et des artisans.
Sur une hauteur voisine se dresse la forteresse de Sacsahuaman, colossal assemblage de pierres monstrueuses. Les plus grosses pèseraient une trentaine de tonnes. Comment ont-elles pu être déplacées et assemblées aussi parfaitement que les pièces d'un puzzle? Mystère!
Après Cuzco, au sud, on pénètre dans la vallée sacrée des Incas. La route, impeccable ruban de bitume, est un inépuisable kaléidoscope: vals verdoyants, terres quadrillées de champs en terrasses jusqu'aux crêtes, neiges éternelles, villages d'adobe, mélange de paille, de terre séchée et de chaume, avec, ici et là, des ruines incas (Pisac, Ollantaytambo). A présent, le soleil joue avec la pluie. Comme chaque dimanche, la foule accourt de ces hameaux égrenés sur la cordillère et patauge dans la boue du marché de Chincheros. Dans le hululement aigrelet des flûtes, les étals proposent toutes sortes de légumes, d'herbes, de plantes, de racines, des bouquets de fleurs, ainsi que des tissages et des écheveaux de laine aux couleurs phosphorescentes. Les hommes en ponchos bayadères se mêlent aux femmes aux lourdes jupes noire et rouge, superposées en corolles crasseuses, la poitrine enserrée dans un châle bariolé d'où émerge, une fois sur deux, la tête ronde d'un enfant aux pommettes déjà parcheminées par la rudesse de l'altitude. Sur leurs deux nattes luisantes, comme cirées, ces Péruviennes portent un chapeau, plat ou melon, qui en dit long: sa forme, sa couleur et la largeur des bandes varient selon qu'il s'agit d'une citadine ou d'une villageoise, d'une femme mariée ou à marier... A onze heures et demie, sur les pas du curé, tous se pressent à la messe. Et dans le clair-obscur d'un bijou d'église du plus pur style colonial passe encore l'esprit de Chambi.
Le train quitte Cuzco avec les premiers rayons du soleil. Le convoi s'essouffle à monter la pente, multiplie les marches avant et arrière, frôle les maisons dans un crissement infernal, chemine en zigzag sur le plateau vert billard, avant de plonger dans les gorges de l'Urubamba, fleuve brun et tumultueux. Des falaises de roches violettes ferment la vallée, laissant passer parfois l'éclair d'un pan de neige pendu au ciel. Le long des crêtes, les eucalyptus dessinent des dentelles à mantille. Il faut encore, tant la route s'applique à emmêler boucles et lacets, presque une heure de minibus, dégueulant, chaque jour, une foule bruyante et bigarrée, pour atteindre, au cœur d'un cirque d'une jungle impénétrable, l'un des lieux les plus énigmatiques de la planète, le Machu Picchu.
Un choc lorsque surgissent, enfin, des terrasses taillées sur le flanc abrupt de la montagne, les murs trapézoïdaux et monolithiques, aux pierres dépourvues du moindre interstice, les ruines des temples et palais, le labyrinthe des bassins et escaliers. La place du village, une grande esplanade d'herbe drue, sert aujourd'hui de pâturage au troupeau d'alpagas qui, seul, habite les lieux. Au centre de la cité, une gigantesque pierre polie de granit gris-vert se dresse vers le ciel: le fameux Intihuatana, «observatoire» astronomique dont les ombres projetées par le prisme indiquaient les mois et les années. La légende inca veut que le Soleil soit attaché à cette pierre afin qu'il ne puisse s'égarer vers le nord, privant le monde de sa chaleur, de sa lumière… et de son dieu. Avant-poste militaire contrôlant la vallée, sanctuaire religieux, séjour secret des plaisirs de l'Inca, retraite sacrée des vierges du Soleil, le site garde son secret. Entre mystique et mystère, ultime jeu de l'ombre et de la lumière, à la manière de celui du magicien Chambi.
